Lecture / Le bûcher, roman biographique de György Dragoman

D’abord merci à Julie et à Pauline qui m’ont offert ce livre pour mon départ (et aussi à Flora de la librairie Latitudes pour le leur avoir suggéré) !

Le bûcher qui est au cœur de ce roman écrit par l’écrivain hongrois György Dragoman n’a pas brûlé Emma, la sorcière qui en est l’héroïne, il a réduit en cendres l’effigie d’un dictateur.

Une histoire de famille

C’est dans la Roumanie d’après la dictature, sans doute dans la Transylvanie natale de l’auteur que vit une jeune sorcière de treize ans qui ignore ses pouvoirs. Il y a tant de choses qu’elle ignore… elle ignore comment sont vraiment morts ses parents, elle ignore ce qu’ils ont fait, ou ce qu’ils n’ont pas fait, elle ignore surtout qu’elle a une grand-mère, cette femme étrange qui vient la chercher un jour à l’internat et lui montre une image dans le marc de son café. Leur rencontre est un choc : de génération, de secrets, de points de vue sur la vie aussi.

Dans des pages ultra-réalistes aux descriptions ciselées, Dragoman montre le quotidien lourd de mensonges dans lequel Emma va peu à peu s’ouvrir à ce qu’elle est, à ses faiblesses, à ses pouvoirs mais aussi aux habitants du village dans lequel ont vécu ses parents.

Un moment crucial dans la vie d’une jeune fille qui se découvre sorcière

Une sorcière, une grand-mère, une orpheline, on pourrait presque se croire dans une version féminine de Harry Potter, il n’en est rien. La réalité dans laquelle évolue Emma est dure, insupportable même parfois d’immoralité, de dénonciation, de peur, de morts. Elle prend la forme d’un village où tout se sait, où tout se tait, où tout le monde se connaît et où personne n’est innocent, un lieu bouillonnant de rage, de douleur et de revanche à prendre. Un lieu où la vérité n’a pas plus de sens que le mensonge : ce qui compte, c’est survivre.

Dans une atmosphère étouffante qui rappelle au lecteur français l’épuration avec ses résistants de la 25e heure, Dragoman traque l’humanité ou ce qu’il en reste chez ses héros. Comment résister ? Comment ne pas se laisser fouler aux pieds ? Faut-il tuer, trahir, écraser, humilier ? C’est ici que la sorcellerie entre en jeu. Loin de la magie clinquante à laquelle les récits contemporains nous ont habitués, l’auteur met en scène une sorcellerie ancienne, celle des vieilles femmes de contes de fées, des Baba Yaga , celles qui chassent les cauchemars en repassant le drap de lit selon un rite antique dont la signification s’est perdue, qui gardent l’âme d’une amie morte dans une poupée qu’on entend pleurer au fond d’une remise toujours fermée, qui cuisinent un gâteau dont la première bouchée rendra fou d’amour le jeune homme à qui on l’offrira, qui jettent de la farine sur le fantôme de leur mari mort qui danse sur le tapis. Une sorcellerie rustique qui rappellera au lecteur français l’atmosphère des romans de Claude Seignolle.

Un style behaviouriste

Loin des phrases souples et tout en longueur du Roi blanc, son précédent roman, Dragoman change sans cesse la durée de ses phrases, instables et plastiques à l’image des sentiments de ses personnages. Des descriptions de micro-événements significatifs pour ceux qui les vivent jalonnent les chapitres de cet épais roman de plus de 500 pages et donnent une image très vivante et plutôt behaviouriste que psychologique de l’état d’esprit de ses héros. Quelle sensation que de donner du sucre aux fourmis avec Emma ou de dessiner le noyer et son oiseau ! On ressent le sable froid dans la valise quand la grand-mère y plonge les mains, le poids d’un autre sable, celui que porte Emma lorsqu’elle est punie, ou encore le sable mêlé aux cendres du bûcher des effigies du camarade général.

Les pages noires d’un récit de vie étouffant

Dragoman nous entraîne dans une réalité de cauchemar : violente et étouffante, de celles qui vous aspirent les pieds comme des sables mouvants.

Au milieu des traîtres, des renards, des documents volés, des cartes retrouvées par magie et des courses d’orientation, l’héroïne trouve sa voie avec l’aide de sa grand-mère. C’est dans la malveillance et la terreur qu’elle découvre que la vérité n’est pas univoque :  noire ou blanche, elle n’est jamais qu’une pierre.

L’écriture réaliste du Bûcher donne à sentir et à vivre l’écrasement moral d’une jeune fille et sa résistance mais c’est pour mieux montrer la déliquescence d’une fin de dictature qui n’est pas une libération.

 

NB :  Bravo à la traductrice  Joëlle Dufeuilly  qui a restitué la prose de l’auteur dans une langue fluide et efficace pour le plus grand plaisir du lecteur.

Une pensée sur “Lecture / Le bûcher, roman biographique de György Dragoman”

  1. Savonarole aussi prêchait la repentance .On connaît la suite.Mais aussi ce quil est advenu de Savonarole quand les Florentins, lassés du mea culpa permanent et des bûchers des vanités, en ont eu assez de lui.

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